Ultra-riches en France : qui sont-ils et pourquoi paient-ils si peu d’impôts ?

Les quelques centaines de familles les plus riches de France accumulent du patrimoine à une vitesse sans précédent, pendant que les services publics se délitent et que les hôpitaux quêtent des fonds. Comment en est-on arrivé là ? La réponse est dans les chiffres.

Quelles sont les inégalités de la répartition des richesses en France ?

Les chiffres de la Banque de France sont sans appel. En 2024, les 10 % des ménages les plus riches possèdent près de 60 % du patrimoine net total des ménages français. La moitié la plus pauvre se partage quant à elle 1 % du total. Pour être considéré riche en France, il faut appartenir à ce dernier décile : le patrimoine minimum y dépasse 2,2 millions d’euros selon l’Insee.

Le patrimoine des 50 % les plus pauvres en France est écrasant de modestie : malgré une moyenne nationale autour de 400 000 euros (tirée vers le haut par les plus fortunés), la moitié des ménages dispose de moins de 80 000 euros de patrimoine net. Pour l’essentiel : une résidence principale, un Livret A, une assurance-vie. Rien qui ne génère de rendement significatif.

La concentration des richesses en France s’est considérablement accentuée depuis les années 1990. La part du patrimoine des 10 % les plus riches est passée de 50 % à 60 % entre 1995 et 2023, soit une hausse de 20 % — au détriment de la moitié la plus pauvre qui a vu sa part divisée par deux. Les inégalités de patrimoine entre les ménages ne viennent pas de l’immobilier, où les écarts restent relatifs. Elles viennent du patrimoine financier et professionnel : les 10 % les plus fortunés concentrent plus de 60 % du patrimoine financier des ménages, 85 % des placements en actions cotées et près de 90 % du patrimoine professionnel.

Mais à l’intérieur même du décile supérieur, les inégalités sont vertigineuses. Les centi-millionnaires et milliardaires français — le top 0,001 %, soit 500 à 600 personnes — ont multiplié par plus de 7 leur part du patrimoine des ménages depuis le début des années 1990, passant de moins de 1 % à 5 %. Leur patrimoine moyen est aujourd’hui 100 000 fois plus élevé que celui de la moitié la plus pauvre — soit dix fois plus qu’il y a trente ans.

Qu’est-ce que la taxe Zucman ?

La taxe Zucman est une proposition d’impôt minimum mondial de 2 % sur le patrimoine des centi-millionnaires et milliardaires, portée par l’économiste Gabriel Zucman. Elle cible les ultra-riches dont la fortune dépasse plusieurs dizaines de millions d’euros — soit, en France, les quelques centaines de familles concernées par une sous-imposition structurelle de leurs revenus réels.

Pour comprendre pourquoi cette taxe est nécessaire, il faut regarder les chiffres de l’Institut des politiques publiques (IPP). En 2020, les 50 plus grosses fortunes résidant en France ont généré un revenu économique moyen de 540 millions d’euros par foyer. Dans le même temps, le revenu fiscal moyen des 75 plus hauts foyers fiscaux était de 50 millions d’euros. L’écart : environ 450 à 500 millions d’euros par ultra-riche, générés chaque année, mais imposés au taux de l’impôt société seulement — et non à l’impôt sur le revenu.

La taxe Zucman vise précisément à rétablir une justice fiscale sur ces revenus conomiques réels, que l’architecture fiscale actuelle laisse en grande partie hors d’atteinte de l’impôt sur le revenu.

Pourquoi la taxe Zucman appauvrit-elle la France ?

Elle ne l’appauvrit pas. C’est l’argument central des opposants à la taxation des grandes fortunes : les ultra-riches fuiraient en masse, emportant avec eux les capitaux et les emplois. L’argument ne tient pas à l’examen.

D’abord parce que les milliardaires français avouent eux-mêmes ne plus savoir quoi faire de leur argent. Comme le déclarait l’un d’eux sur RTL : « Qu’est-ce que je vais bien faire de ces 300 millions d’euros… qu’est-ce que je vais me verser 300 millions ». Des sommes qui partent vers des domaines viticoles, des startups spéculatives ou des dons médiatiques — pas vers la création d’emplois ou le financement des services publics.

Ensuite parce qu’une taxation accrue ne retire pas ces sommes du circuit économique : elle transfère simplement la décision de leur utilisation à la collectivité. Plutôt que de satisfaire l’ego d’un actionnaire, ces fonds pourraient financer les 20 lits supplémentaires qu’un hôpital français quémande publiquement, réduire les déserts médicaux ou rouvrir des maternités. L’austérité budgétaire imposée au reste de la population pendant que les ultra-riches accumulent des patrimoines obscènes est un choix politique, pas une fatalité.

La fortune des ultra-riches français a été multipliée par 7 en trente ans. Pendant cette période, les politiques néolibérales ont favorisé la concentration des richesses France au profit d’une infime minorité. La taxe Zucman ne ferait que partiellement corriger un déséquilibre construit sur trois décennies.

Quels impôts les milliardaires paient-ils ?

Officiellement, les plus hauts revenus fiscaux français sont taxés autour de 50 %. En pratique, l’optimisation fiscale des ultra-riches réduit considérablement cette facture. Le mécanisme principal : ne pas distribuer les dividendes des entreprises profitables qu’ils contrôlent. Les profits restent dans l’entreprise, imposés à l’impôt société — environ 25 % — plutôt que soumis à la flat tax de 30 % et à l’impôt sur le revenu. C’est deux fois moins d’impôts.

Ces dividendes non distribués s’accumulent dans les entreprises et ne seront soumis à l’impôt sur le revenu que le jour de leur distribution — si ce jour arrive. En pratique, il peut ne jamais survenir avant le décès des propriétaires, permettant d’échapper en grande partie à l’imposition. Les revenus économiques réels des milliardaires — intégrant ces profits non distribués — sont donc massivement déconnectés de leurs revenus fiscaux déclarés.

Résultat paradoxal : alors que la fortune des ultra-riches français a été multipliée par 7 depuis 1990, leur part des revenus fiscaux est restée quasi stable, oscillant entre 0,4 % et 1 % des revenus de l’ensemble des ménages. Ils s’enrichissent à une vitesse vertigineuse tout en disposant de revenus imposables proportionnellement de plus en plus faibles. Ce n’est pas la meilleure solution de défiscalisation : c’est simplement le fonctionnement légal d’un système fiscal conçu avec leurs conseils, et parfois à leur demande. Comme le rappelle l’OCDE, le lieu de naissance et le milieu socio-économique des parents expliquent jusqu’à 50 % des disparités de revenus — la « réussite » des ultra-riches doit donc plus à leur environnement qu’à leur seul mérite.

👉 Les graphiques détaillés sur l’évolution du patrimoine des ultra-riches depuis 1990, la décomposition par décile et l’analyse complète des données IPP sont dans l’article complet : La folle échappée des ultra-riches en France

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