Le discours sécuritaire de l’extrême droite repose sur cinq affirmations martelées en boucle : la France serait submergée par la violence, sa justice défaillante, l’immigration criminogène, l’islam menaçant et la solution simple — plus de policiers. Aucune ne résiste à l’analyse des faits.
Est-ce que l’insécurité augmente en France ?
Non. Le taux d’insécurité en France, mesuré par la seule donnée véritablement fiable — le taux d’homicides — est en baisse continue depuis trente ans. Selon le ministère de l’Intérieur, ce taux est passé de 3,1 à 1,3 pour 100 000 habitants entre 1993 et 2024. On s’entretue deux fois moins qu’il y a trente ans, ce qui place la France parmi les pays les plus apaisés au monde.
Les statistiques criminalité France confirmées par les enquêtes de victimisation — seul outil indépendant des priorités policières — montrent une étonnante stabilité des crimes et délits depuis de nombreuses années. La délinquance des mineurs, elle, est en recul marqué : les mineurs mis en cause sont passés de 210 000 à moins de 150 000 entre la fin des années 2010 et 2024, soit une baisse d’un tiers. Leur part dans l’ensemble des mis en cause est tombée de 21 % à 13 % depuis 2016.
Pourquoi alors le sentiment d’insécurité progresse-t-il ? La réponse tient en grande partie au matraquage médiatique. Entre 2017 et 2023-2024, l’utilisation des mots « violence », « crime », « délinquance » ou « insécurité » a été multipliée par près de trois sur les chaînes d’information en continu. CNews, propriété de Vincent Bolloré, détient le record d’occurrences de ces termes. Ce sentiment d’insécurité médias n’a aucun lien avec la réalité des faits constatés par les services de sécurité. Les trois meurtres quotidiens sur le territoire constituent un fonds de commerce inépuisable pour une propagande qui choisit chaque jour lequel fera les gros titres.
Ce phénomène n’est pas nouveau. En juillet 1789, la Grande Peur s’emparait des provinces françaises sur fond de rumeurs irrationnelles — fausses nouvelles sur des bandits de grands chemins, complots aristocratiques, troupes étrangères. Aujourd’hui, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre, savamment entretenus par ceux qui ont intérêt à détourner les populations précaires de la question des inégalités.
Pourquoi la justice est-elle aussi laxiste ?
Elle ne l’est pas. Le laxisme judiciaire est un mensonge statistiquement réfutable. C’est quoi le laxisme judiciaire ? Un slogan politique sans fondement dans les faits. Le nombre de détenus en France atteint 84 447 en juin 2025 — un record historique depuis 1980. Le taux d’incarcération France est passé de 57 pour 100 000 habitants en 1982 à 138 en 2024, tandis que l’ensemble des pays européens incarcère de moins en moins.
Les chiffres sur les peines correctionnelles sont sans appel : les condamnations à de la prison ferme ont doublé en vingt ans. La réponse pénale est passée de 67 % en 2001 à 83 % en 2024. La durée moyenne de détention est passée de 8,6 mois en 2006 à 11,4 mois en 2023. Le nombre de personnes sous main de justice a dépassé 410 pour 100 000 habitants en 2024, contre 197 en 1980.
Si la justice est laxiste envers quelqu’un, c’est uniquement envers la criminalité financière. La sélectivité pénale théorisée par Foucault a déporté l’essentiel de la répression vers la délinquance des classes populaires, épargnant largement, faute de moyens et de volonté politique, les grandes fraudes économiques. Ce tournant punitif remonte à la fin des Trente Glorieuses, lorsque la crise économique a commencé à agiter les populations précaires. Il n’a fait que s’accélérer depuis.
Ce constat vaut également pour le terrorisme islamiste. La radicalisation est bien plus souvent le résultat de dynamiques sociales, psychologiques et identitaires que d’une appartenance religieuse. Depuis 2015, les quatre cinquièmes des auteurs d’attentats sur le territoire national sont des ressortissants français. 75 % des individus fichés pour radicalisation (FSPRT) sont Français. C’est bien l’islamisation de la radicalité — et non la radicalisation de l’islam — qui explique le terrorisme islamiste France nationalité, comme le démontrent les travaux du sociologue Olivier Roy.
Quel est le lien entre l’immigration et la délinquance ?
Il n’existe pas de lien consubstantiel entre immigration et délinquance. Selon le service statistique du ministère de l’Intérieur (SSMSI), en 2024, 83 % des personnes mises en cause par la police et la gendarmerie se sont déclarées françaises et 17 % étrangères, alors que ces dernières représentent 8 % de la population. Cette surreprésentation des étrangers en prison ne s’explique pas par un quelconque « gène du crime » mais par trois facteurs structurels.
Premièrement, certaines infractions — séjour irrégulier, travail sans titre de séjour, non-exécution d’une reconduite à la frontière — ne peuvent par définition être commises que par des étrangers. Deuxièmement, le profil démographique majoritaire de la population immigrée (hommes, jeunes, célibataires) correspond au profil classiquement associé aux actes délinquants dans toutes les sociétés. Troisièmement, la sélectivité pénale cible prioritairement les classes populaires — au sein desquelles la population immigrée est majoritairement présente.
Les données du CEPII immigration criminalité sont éclairantes : à délit égal, mêmes antécédents judiciaires et mêmes caractéristiques individuelles, un étranger a une probabilité 5 points plus élevée d’écoper d’une peine de prison ferme, et sa peine est en moyenne 22 jours plus longue. Autrement dit, les étrangers sont jugés plus sévèrement à faits identiques. Les causes sociales de la délinquance — précarité, exclusion du marché du travail, conditions d’accueil dégradées — expliquent bien mieux les statistiques que l’origine des personnes.
Les études menées dans plusieurs pays confirment que les immigrés ne sont pas à l’origine d’une augmentation des infractions dans les pays d’accueil. Quand leurs conditions d’intégration s’améliorent — accès au marché du travail, logement digne — ils disparaissent des statistiques sur les atteintes aux biens. L’expérience du quotidien saxon *Sächsische Zeitung*, qui a systématiquement révélé l’origine des auteurs d’infractions en 2016, a montré que l’exposition à des faits divers dont les auteurs étaient majoritairement allemands faisait baisser les inquiétudes sur l’immigration et les intentions de vote pour l’AfD.
Quant à l’argument « plus de policiers = moins de crime », il ne résiste pas non plus à l’examen. Le budget police France a augmenté de 52 % hors inflation entre 1995 et 2023. Les effectifs police ont augmenté de 30 % en trente ans, quand la population ne progressait que de 12 %. Aucune étude ne démontre la corrélation police criminalité. Le nombre d’actes de petite délinquance pour 1 000 habitants est en baisse de 16 % depuis 2012 — pendant que les dépenses de police restaient stables en part de PIB. Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie 2009, en a conclu que la hausse des dépenses publiques policières est associée à un impact nul, voire négatif, sur la qualité du service rendu.
Le bilan des villes gérées par le RN confirme cet échec : à Fréjus, Hénin-Beaumont et Perpignan, malgré des polices municipales pléthoriques et sur-armées, aucune baisse significative et mesurable de la délinquance n’a été observée. La seule amélioration enregistrée à Perpignan résulte d’un renfort de l’État — et non de la politique municipale RN.
La ligne sécuritaire de l’extrême droite ne passe pas l’obstacle de la vérification académique. Elle est une addition de slogans simplistes destinés à détourner l’éventuelle révolte des populations défavorisées vers des boucs émissaires, au mépris de toute considération sociologique. Ni l’Allemagne nazie, ni l’Italie fasciste, ni l’Espagne franquiste n’ont pu se vanter de résultats spectaculaires en matière de lutte contre la délinquance — sinon en manipulant les statistiques.
👉 Les graphiques détaillés sur l’évolution des homicides, du taux d’incarcération, des dépenses policières et les cinq contre-vérités analysées en détail sont dans l’article complet : Les mensonges de l’extrême droite sur la sécurité
