Le gouvernement présentait sa loi « anti-fraude » comme un effort équilibré contre toutes les fraudes. L’analyse du texte adopté le 7 avril 2026 raconte une tout autre histoire.
Quelles sont les fraudes fiscales ? Combien coûtent-elles vraiment ?
La fraude fiscale est définie par l’article 1741 du code général des impôts comme une violation délibérée de la réglementation fiscale : omissions intentionnelles dans les déclarations, dissimulation de revenus, organisation de l’insolvabilité, ou tout montage destiné à faire obstacle au recouvrement de l’impôt.
Combien coûte la fraude fiscale à l’État ? Entre 80 et 100 milliards d’euros par an — six à sept fois plus que la fraude sociale. Ce montant de la fraude fiscale en France recouvre des réalités très différentes : avoirs dissimulés à l’étranger, interposition de structures opaques, montages fiscaux abusifs mis en place par de grandes fortunes et des multinationales. La Cour des comptes le reconnaissait en 2023 : la France ne dispose d’aucune estimation fiable de la fraude fiscale réelle, et il est impossible de savoir quelle proportion est effectivement détectée.
Ce que l’on sait en revanche : la DGFiP a récupéré 11,4 milliards d’euros en 2025. Pendant ce temps, entre 80 et 100 milliards s’évaporent chaque année. Ce n’est pas un indicateur de performance — c’est un indicateur de renoncement.
C’est quoi une fraude sociale ? Quelles sont les fraudes sociales ?
La fraude sociale désigne l’ensemble des actions illégales pour se soustraire aux cotisations sociales ou bénéficier indûment de prestations sociales. Elle regroupe deux réalités distinctes : la fraude aux cotisations par les entreprises, et la fraude aux prestations par les assurés.
Les chiffres sont clairs sur qui fraude le plus les allocations et les cotisations sociales : selon le Haut Conseil du financement de la protection sociale, 52 % de la fraude sociale est le fait des employeurs et travailleurs indépendants, 36 % vient des assurés individuels, 12 % des professionnels de santé. Le montant réel de la fraude CAF, chômage et RSA est souvent surestimé dans le débat public : la fraude aux allocations chômage s’élève à 110 millions d’euros, soit 0,3 % des versements, et la fraude aux arrêts maladie à 49 millions d’euros pour moins de 10 000 particuliers. Le taux de fraude sociale en France est estimé à environ 3 % des prestations versées — contre un taux de non-recours aux droits sociaux de 30 %. Autrement dit, pour chaque euro fraudé, dix euros de prestations légitimes ne sont jamais réclamés.
Le montant total de la fraude sociale est évalué à 14 milliards d’euros par an — six fois moins que la fraude fiscale.
La loi anti-fraude 2026 : 43 articles contre la fraude sociale, 18 contre la fraude fiscale
Sur les 76 articles de la loi adoptée le 7 avril 2026, 43 ciblent la fraude sociale et 18 seulement la fraude fiscale. Le gain attendu pour l’État : 1 à 2 milliards d’euros — soit moins de 2 % de la fraude fiscale annuelle.
Pourquoi l’État s’attaque-t-il aux pauvres plutôt qu’aux riches ? La réponse est dans les chiffres : au sein même des 43 articles sur la fraude sociale, 20 ciblent spécifiquement des individus — chômeurs, allocataires RSA, personnes handicapées, malades — alors que ce sont les employeurs qui sont responsables de la majorité de la fraude. La loi prévoit la suspension des allocations sur de simples « indices sérieux » avant toute condamnation, la saisie intégrale des versements à venir, et des amendes planchers égales au triple des sommes fraudées.
La loi anti-fraude 2026 ignore par ailleurs totalement le non-recours aux droits sociaux en France : plus d’un tiers des éligibles au RSA n’en font pas la demande, une personne sur deux pour le minimum vieillesse, trois chômeurs sur dix pour l’assurance chômage.
Qu’est-ce que le verrou de Bercy ? Quand a-t-il été créé ? Quelle est sa fin ?
Le verrou de Bercy est un dispositif créé en 1920 qui réservait au seul ministère du Budget le monopole des poursuites pénales pour fraude fiscale. Pendant près d’un siècle, aucun procureur ne pouvait s’autosaisir d’un dossier de fraude fiscale, même en cas de flagrant délit. C’est l’une des raisons structurelles pour lesquelles la fraude fiscale n’est pas poursuivie en France avec la même vigueur que dans d’autres pays : en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis ou en Suède, le parquet dispose d’une pleine autonomie sans filtre administratif préalable.
La réforme partielle du verrou de Bercy en 2018 a introduit une transmission automatique au parquet au-delà de 100 000 euros de droits éludés. Le nombre de dossiers transmis a depuis quasi doublé. Mais pour les dossiers en dessous de ce seuil, le filtre demeure. Les affaires révélées par les Pandora Papers illustrent cette impasse : les poursuites en France sur les Pandora Papers se heurtent au fait que l’administration dispose du nom d’une société mais sans informations sur les comptes ni sur les sommes, les demandes d’assistance internationale n’aboutissant qu’à des confirmations partielles. Comme l’analysaient les députés Cariou et Diard : « plus la fraude était élaborée, plus elle était protégée. »
Pourquoi l’État surveille les allocataires et désarme le fisc ?
Pendant que la loi anti-fraude 2026 renforce la surveillance des allocataires, la DGFiP perd 550 postes supplémentaires en 2026, après en avoir perdu 30 000 depuis 2009. Les suppressions de postes à la DGFiP privent l’État des experts capables de démêler les montages fiscaux complexes des grandes fortunes — ceux-là mêmes que les Pandora Papers ont mis en lumière.
L’algorithme de scoring CAF analyse chaque mois 13 millions de scores de risque à partir des données de 32 millions de foyers, avec un ciblage accru des plus précaires. Selon La Quadrature du Net, ce dispositif constitue « un harcèlement institutionnel des plus précaires. » Rien d’équivalent n’existe pour cibler les montages fiscaux des grandes fortunes, pourtant de loin les plus à risque selon toutes les études disponibles.
La raison de cette asymétrie n’est pas technique. Elle est politique : traquer les pauvres coûte moins cher, rapporte plus de votes, et dérange beaucoup moins de monde.
Pour l’analyse complète des raisons politiques de ce déséquilibre, https://prisedeterre.substack.com/p/la-loi-anti-fraude-de-2026-traquer
