Neuf Français sur dix achètent du « made in France » et voudraient en consommer davantage. Pourtant, les deux tiers d’entre eux voient la mondialisation comme une menace. Ce n’est pas une contradiction : c’est le bilan de quarante ans de « mondialisation heureuse ».
Qui profite le plus de la mondialisation ?
Pas les travailleurs, en tout cas. La mondialisation heureuse promue par Alain Minc et consorts reposait sur une promesse simple : l’importation de produits étrangers à moindre coût ferait baisser les prix et augmenterait le pouvoir d’achat de tous. L’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé en 1947, avait multiplié par près de cinquante le volume des échanges mondiaux en 70 ans. Un boom présenté comme une chance pour tous.
Ce que le VRP de la mondialisation ne disait pas : le revers de la médaille. Dès 1993, à l’occasion des débats sur l’accord de libre-échange ALENA entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, l’économiste néolibéral Gary Becker exprimait l’objectif réel : « le libre-échange va réprimer certains excès en obligeant chacun à rester concurrentiel face aux importations des pays en développement ». Traduction : la mondialisation est un outil de pression sur les normes sociales et environnementales des pays développés.
Le sondage IPSOS 2024 dit ce que les Français en pensent : plus de la moitié déclarent avoir des difficultés à subvenir aux dépenses courantes de leur foyer. Quatre sur dix placent le pouvoir d’achat en tête de leurs préoccupations. Deux tiers estiment que la mondialisation est une menace pour le pays — un sentiment de défiance au plus haut depuis 2013. Neuf sur dix ont le sentiment d’un déclin national. Les avantages et inconvénients de la mondialisation pour la France se soldent, dans la perception majoritaire, par un bilan négatif.
Qui profite alors de la mondialisation ? Essentiellement les détenteurs du capital : ceux qui peuvent placer leurs investissements là où les coûts sont les plus bas, vendre là où les prix sont les plus élevés, et optimiser leur fiscalité dans les pays les moins-disants. La destruction créatrice dont parlait Alain Minc a bien eu lieu. Pour les travailleurs, c’est surtout la destruction qui a été au rendez-vous.
Pourquoi la France s’est-elle désindustrialisée ?
La période de désindustrialisation en France court depuis les années 1980, avec une accélération marquée après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. La mécanique est simple : dans un monde de libre-échange, les entreprises ont tout intérêt à déplacer leur production vers les pays disposant d’une main-d’œuvre à coût réduit et de normes sociales et environnementales bien moins contraignantes qu’en France.
Pourquoi les entreprises quittent-elles la France ? Parce que la mondialisation leur en donne les moyens et les incitations. La levée des freins aux mouvements de capitaux a facilité les délocalisations d’emplois : un million de postes de travail dans l’industrie ont été détruits en France depuis les années 1980. La part du made in France dans notre consommation a été divisée par deux en un demi-siècle. Aujourd’hui, plus de 60 % des produits transformés que nous achetons proviennent de l’étranger.
La réindustrialisation de la France se heurte à un obstacle structurel : globalement, dans les pays développés, la proportion d’emplois dans l’industrie est en baisse continue pendant qu’elle augmente dans le reste du monde. La France fait partie des pays ayant subi les plus fortes baisses. Tant que la mondialisation débridée perdure, toute politique industrielle nationale se retrouve en compétition avec des pays qui jouent avec d’autres règles.
Quel est l’impact de la mondialisation sur l’emploi ?
L’impact de la mondialisation sur l’emploi en France est lourd. Deux millions de nos compatriotes vivent dans la pauvreté tout en ayant un travail. Pour la majorité des travailleurs, les trois dernières décennies se sont traduites par une dévalorisation du travail : 10 % du pouvoir d’achat ont été perdus sous l’effet conjoint de la stagnation des salaires et de la montée en charge des importations. Pendant que les produits bon marché venus des pays à bas coût remplissaient les rayons, les usines fermées laissaient derrière elles des bassins d’emplois sans reconversion crédible.
C’est le mea culpa retentissant de Janet Yellen, ancienne présidente de la Réserve fédérale américaine et secrétaire au Trésor sous Biden, qui l’illustre le mieux. Dans une interview au Wall Street Journal d’avril 2024, cette économiste formée à Berkeley, Harvard et la London School of Economics reconnaît que les travailleurs américains ont subventionné les produits bon marché chinois au prix de leurs emplois industriels. « Les gens comme moi ont grandi avec ce point de vue : si on vous envoie des produits bon marché, vous devez répondre avec une carte de remerciement. Je ne dirai plus jamais ‘Envoyez une carte de remerciement’. »
La destruction des emplois industriels a aussi modifié la structure des besoins en main-d’œuvre. En détruisant ses filières industrielles qualifiées, la France s’est retrouvée à dépendre davantage de travailleurs étrangers précisément dans les secteurs peu qualifiés que la désindustrialisation emplois a laissés sans perspectives pour les travailleurs locaux. La mondialisation débridée a ainsi créé les conditions de sa propre dépendance migratoire.
Difficile de ne pas voir dans l’élection de Trump la manifestation par une majorité de citoyens américains du même rejet des politiques économiques des dernières décennies qu’expriment les Français : les trois quarts d’entre eux n’ont « plutôt pas confiance » ou « pas du tout confiance » en leurs députés ou en la Présidence de la République.
Quel est le déficit commercial de la France ?
Le déficit commercial de la France atteint 56 milliards d’euros en 2024, sur les plus hauts historiques hors crise énergétique 2022-2023 où il avait dépassé les 140 Md€ sous l’effet de l’explosion du prix du gaz. La balance commerciale France marchandises est déficitaire de façon ininterrompue depuis 2003 : le pays a progressivement besoin de plus en plus de produits fabriqués à l’étranger. La délégation aux entreprises du Sénat l’a dit sans ambiguïté en 2022 : ce déficit « résulte directement de la désindustrialisation de la France, choix stratégique assumé par de nombreux gouvernements depuis 40 ans ».
Les exportations France part mondiale racontent la même histoire : de 6 % des exportations mondiales en 1990, la France est tombée à 2,3 % en 2022. En face : quel pays affiche le plus grand excédent commercial ? La Chine. Sa part dans le commerce mondial a explosé depuis son adhésion à l’OMC en 2001. Sa balance commerciale sur les produits manufacturés frôle les 10 % de son PIB, ses exportations progressent de 10 % par an — trois à quatre fois la moyenne mondiale. L’essor de la contribution de la Chine au commerce mondial se fait directement au détriment des puissances économiques historiques.
Alain Minc, interrogé en 2024, n’a pas changé de vision : il continue de voir dans la mondialisation le moteur du développement de la Chine et de l’Inde, et invite les Français à « se remettre au travail ». C’est pourtant lui qui, depuis des décennies, conseillait aux gouvernements successifs de laisser partir les usines. Le bilan de la mondialisation heureuse mythe est là : des milliers de fermetures d’usines, un million d’emplois industriels détruits, deux millions de travailleurs pauvres et un déficit commercial structurel de plusieurs dizaines de milliards d’euros chaque année.
👉 Les graphiques sur l’évolution du commerce mondial, la part de la France dans les exportations, la stagnation des salaires et la désindustrialisation sont dans l’article complet : L’impossible réindustrialisation de la France dans une mondialisation débridée — prisedeterre.substack.com
