Climatisation et réchauffement climatique : pourquoi c’est une fausse bonne idée

Face aux vagues de chaleur qui se multiplient, la tentation est grande de généraliser la climatisation. Mais si elle sauve des vies, notamment chez les personnes âgées, les chercheurs sont unanimes : sa généralisation est une mauvaise adaptation au réchauffement climatique. Voici pourquoi.

Est-ce que la climatisation participe au réchauffement climatique ?

Oui, et de trois façons distinctes. D’abord par sa consommation d’énergie : la climatisation représente une part croissante de la demande électrique mondiale, en grande partie encore couverte par des énergies fossiles. Ensuite par les fuites d’hydrofluorocarbones, de puissants gaz à effet de serre présents dans les circuits frigorifères. Enfin par ses émissions de chaleur résiduelle, qui amplifient l’îlot de chaleur urbain : les climatiseurs rejettent à l’extérieur la chaleur extraite des bâtiments, surchauffant encore davantage les rues et les quartiers denses.

Les chiffres publiés par The Lancet sont éloquents : les émissions de gaz à effet de serre associées à la climatisation ont augmenté de 8 % entre 2016 et 2021. Pourquoi la climatisation est mauvaise pour l’environnement ? Parce qu’elle entretient un cercle vicieux : plus il fait chaud, plus on s’équipe ; plus on s’équipe, plus on émet ; plus on émet, plus il fait chaud.

C’est ce que les chercheurs du Lancet désignent sous le terme de mal-adaptation climatique : un palliatif qui, plutôt que de s’attaquer aux causes du problème, en aggrave la trajectoire tout en immobilisant toujours plus de ressources. La climatisation est responsable du réchauffement climatique non pas seule, mais elle y contribue activement — et sa généralisation à l’échelle planétaire ne ferait qu’accélérer le phénomène qu’elle est censée combattre. Les émissions de GES liées à la clim ont augmenté de 48 % entre 2000 et 2021.

Il reste néanmoins une nuance importante : pour les personnes vulnérables — personnes âgées, malades, nourrissons — la climatisation peut être une nécessité vitale. Selon les scientifiques du Lancet, 200 000 décès ont été évités chez les plus de 65 ans dans le monde en 2019 grâce à la climatisation. Le débat ne porte pas sur ces usages, mais sur sa généralisation systématique à l’ensemble de la population.

Est-ce que la climatisation réversible est écologique ?

C’est l’argument phare des défenseurs de la climatisation à la française : nous disposons d’une électricité bas carbone grâce à nos centrales nucléaires, et d’un surplus d’électricité solaire l’été dont nous ne savons pas quoi faire. Dans ce contexte, la consommation énergétique de la climatisation réversible serait quasiment neutre en termes d’émissions de CO2.

L’argument est sérieux et mérite d’être pris en compte. Mais il ne résout pas les deux autres problèmes : les fuites d’hydrofluorocarbones restent indépendantes de la source d’électricité, et l’effet d’îlot de chaleur urbain est aggravé quelle que soit l’origine de l’énergie. Il ne répond pas non plus à la question de fond : si la France se lance dans un grand plan de climatisation, quel signal envoie-t-elle au reste du monde, qui lui, n’a pas d’électricité bas carbone ?

Car le contexte global ne laisse guère de place à l’optimisme. Avec une augmentation de la température mondiale de +1,55 °C en 2024 et une trajectoire qui ne s’inffléchit pas, les projections pour les vagues de chaleur en France sont alarmantes : en 2003, on comptait 17 jours à une température moyenne de 29 °C. En 2100, ce sont 100 jours à une température moyenne de 34 °C qui sont attendus. La mortalité des Français âgés liée à la chaleur sera alors multipliée par cinq. Le réchauffement climatique en France devrait atteindre +2 °C entre 2023 et 2040, puis +4 °C vers la fin du siècle.

Ces projections sont la conséquence directe de l’inaction climatique. Pour rester dans la zone des +2 °C, il faudrait réduire les émissions mondiales d’environ 5 % par an — soit l’équivalent de ce que la crise Covid a imposé à la planète. Or depuis la fin de la crise, les émissions sont reparties à la hausse. L’objectif net zéro 2050 de l’Accord de Paris paraît chaque année un peu plus hors d’atteinte. La concentration de CO2 dans l’atmosphère atteignait 420 ppm en 2023, bien au-delà du seuil de 350 ppm jugé sûr par les chercheurs de la Nasa.

La climatisation réversible avec électricité bas carbone est donc moins mauvaise à court terme — mais elle reste un palliatif. Elle ne remplace pas une politique d’adaptation durable, et son déploiement à grande échelle contribuerait à ancrer une dépendance technologique et énergétique dont les coûts élevés amplifient en outre le fossé de la pauvreté énergétique.

Qu’est-ce qui peut remplacer une climatisation ?

Plusieurs solutions durables existent pour refroidir chez soi sans climatisation. Les chercheurs du Lancet et le GIEC les résument ainsi : codes de construction stricts imposant des bâtiments économes en énergie, retour aux conceptions bioclimatiques des bâtiments traditionnels tropicaux et subtropicaux — ventilation naturelle, inertie thermique, orientation, brise-soleil — utilisation de ventilateurs dans les zones climatiques où ils permettent un refroidissement efficace, et normes minimales strictes pour les appareils les moins énergétiques.

À l’échelle urbaine, les alternatives à la climatisation passent par le refroidissement passif des bâtiments, la végétalisation des toits et des façades, le développement des espaces verts en ville pour lutter contre l’îlot de chaleur, et les réseaux de froid urbains alimentés par des sources renouvelables. Ces solutions sont plus ambitieuses et leurs retombées à court terme moins visibles — c’est précisément ce qui les rend difficiles à vendre politiquement.

Ce qui remplacera la climatisation à terme, ce ne sera pas un seul appareil ou une seule technologie : ce sera une combinaison de rénovation thermique des bâtiments, de réaménagement urbain et de sobriété énergétique. Un programme bien plus ambitieux que l’installation d’un climatiseur réversible, mais qui s’attaque aux causes plutôt qu’aux symptômes.

Il y a enfin une dimension de justice climatique que l’on ne peut ignorer. La responsabilité historique des pays développés dans le réchauffement est écrasante : le seuil des 350 ppm de CO2, considéré comme la limite sûre, a été dépassé au début des années 1990 avec une contribution à plus de 80 % des pays riches. Se lancer dans un grand plan de climatisation, c’est choisir une nouvelle fois de protéger le confort des plus aisés au détriment du climat planétaire — au détriment des populations du Sud qui subissent un réchauffement dont elles ne sont pas responsables.

👉 Les graphiques sur l’évolution des vagues de chaleur, les trajectoires d’émissions mondiales, la responsabilité historique des pays développés et la chronologie de l’inaction climatique sont dans l’article complet : Alors, pour ou contre la climatisation ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut