Face à la montée des inégalités et de la violence, les politiques répondent par plus de répression. Mais les causes profondes sont ailleurs. La méritocratie, cette idéologie qui promet à chacun la place qu’il mérite, joue un rôle clé dans l’acceptation silencieuse des injustices sociales.
Qu’est-ce que la méritocratie ?
La définition de la méritocratie repose sur une promesse simple : dans une société méritocratique, chaque individu occupe la place que lui valent ses efforts et ses talents. Fini les statuts hérités, fini les privilèges de naissance : l’éducation, le travail et le mérite individuel déterminent le destin de chacun. C’est, du moins, ce que promet l’idéologie méritocratique.
En France, cette croyance est particulièrement enracinée. Selon une enquête internationale IPSOS de 2021, les Français sont les plus attachés au mérite parmi tous les pays sondés. Trois quarts d’entre eux s’estiment méritants ; pourtant, à peine plus de la moitié ont le sentiment de progresser socialement. La contradiction ne remet pas en cause la méritocratie France : elle l’alimente. Si on n’avance pas, c’est que son mérite est « insuffisamment reconnu ».
Quel est le contraire de la méritocratie ?
Le contraire de la méritocratie, c’est l’aristocratie ou l’héritage : des sociétés où la naissance détermine le destin. La méritocratie est présentée comme la rupture avec ces systèmes inégalitaires. Mais pour le sociologue Jonathan Mijs, professeur à Harvard, c’est précisément l’inverse : dans les sociétés les plus inégalitaires, la croyance en la méritocratie est la plus forte.
La raison ? L’idéologie méritocratique est un récit culturel que les élites alimentent et reproduisent pour justifier leurs privilèges, notamment dans le cadre des politiques néolibérales déployées en Occident depuis les années 1980. Le Rêve Américain en est l’expression la plus aboutie : la réussite est accessible à tous, à condition de la « mériter ». Un mythe de la méritocratie d’autant plus puissant qu’il masque les causes structurelles des inégalités économiques en faisant porter la responsabilité à l’individu seul.
Quels sont les problèmes des inégalités sociales ?
Les différents types d’inégalités sociales sont à la fois économiques, scolaires, sanitaires et territoriales. Mais leur problème commun est leur persistance et leur ampleur croissante. Selon le dernier rapport du World Inequality Database (WID), les 10 % les plus riches de la planète possèdent les trois quarts de la richesse mondiale, tandis que la moitié la plus pauvre n’en détient que 2 %. Le rapport qualifie cette persistance de « choix politique ».
En France, les chiffres de la pauvreté parlent d’eux-mêmes : près de deux millions d’allocataires du RSA, dont les trois quarts vivent sous le seuil de pauvreté. Cette population est majoritairement composée de personnes peu ou pas diplômées, de parents isolés (85 % de femmes), en habitat précaire, avec un accès aux soins réduit. Plutôt que de s’attaquer à l’injustice sociale structurelle, les politiques préfèrent les « responsabiliser » au nom du mérite — une logique que les expériences brit-anniques ont pourtant montré conduire à plus de radiations, sans solution alternative.
Même Mario Draghi, alors président de la Banque centrale européenne et ancien banquier Goldman Sachs, l’admettait en 2017 : « les inégalités sont un facteur de déstabilisation grave auquel nous devons faire face ». Des paroles restées sans suite : en 2023, sous sa présidence du Conseil italien, le taux de pauvreté des jeunes peu diplômés du Sud de l’Italie atteignait 57 %.
Quel est le lien entre inégalités et violence ?
Le lien entre inégalités sociales et violence est aujourd’hui solidement établi par la recherche. Les causes sociales de la violence ne sont pas à chercher du côté de la sévérité des peines, mais du côté du coefficient de Gini : les pays les plus inégalitaires enregistrent cinq à trente fois plus d’homicides par an que les plus égalitaires.
Une étude de Princeton et de la Banque mondiale sur plus de 2 000 municipalités mexicaines est sans appel : une hausse d’un point du coefficient de Gini entraîne plus de 10 homicides supplémentaires liés à la drogue pour 100 000 habitants. Deux expériences en laboratoire, menées par l’université de Nottingham et l’Institut Max Planck, confirment la relation de cause à effet entre inégalités économiques et instabilité sociale. Plus inquiétant encore : plus une population a été soumise longtemps aux inégalités, plus elle reste violente même quand ses conditions s’améliorent.
La frustration sociale engendrée par l’injustice sociale pousse les individus désespérés à moins coopérer et à recourir à la violence comme « signal de fermeté » envers les exploiteurs. Dans ce cadre, la criminalité inégalités n’est pas une cause, c’est une conséquence. Il est plus simple d’agir sur les effets que sur les causes — surtout quand ces causes dérangent.
C’est quoi le libre arbitre ?
La définition du libre arbitre désigne la capacité d’un individu à faire des choix librement, indépendamment de toute détermination extérieure. C’est le fondement philosophique du mérite : si chacun est libre de ses choix, alors chacun est responsable de son destin. C’est aussi le fondement de la méritocratie, de la justice pénale et du système libéral « que le meilleur gagne ».
Robert Sapolsky, professeur de biologie, neurologie et neurochirurgie à Stanford et spécialiste mondial de la biologie du comportement humain, a consacré sa carrière à cette question. Sa conclusion, développée dans son livre « Déterminisme, la vie sans libre arbitre » : il n’y a pas de place pour le libre arbitre. Chaque comportement est le produit d’une chaîne de causes — génétique, hormones, enfance, conditions socio-économiques, culture des ancêtres — que l’individu n’a pas choisies.
Est-ce que le libre arbitre est une illusion ?
Pour Sapolsky, la réponse est oui : le libre arbitre est une illusion. Il l’illustre par une étude sur des juges israéliens : leur taux de décisions favorables passe de 65 % en début de session à près de zéro juste avant la pause repas, puis remonte à 65 % après. Des décisions judiciaires influencées par la faim : voilà ce que vaut le déterminisme comportement humain dans la vraie vie.
Si le déterminisme est vrai et le libre arbitre illusion, alors le mérite est un mythe. Ni le riche ne mérite sa fortune, ni le pauvre ne mérite sa misère. Naître avec les « mauvais ovaires », la « mauvaise couleur de peau », dans la « mauvaise famille » : aucun de ces paramètres n’est choisi. Pourtant, pour Sapolsky, ce sont les adeptes de la méritocratie — ceux qui bénéficient le plus du système — qui sont les plus enclins à justifier les inégalités : « les personnes qui ont le plus de pouvoir sont celles qui ont le plus de raisons d’aimer les méritocraties et de les maintenir en place.
La mécanique est redoutable : la croyance en un monde juste pousse les populations — y compris les plus défavorisées, y compris les chômeurs — à intégrer leur propre responsabilité dans leur échec. Comme l’observe Jonathan Mijs, dans les sociétés les plus inégalitaires, la croyance en la méritocratie n’a jamais été aussi forte. Le rêve américain mythe fonctionne précisément là où les inégalités sont les plus criantes.
👉 Les graphiques sur la corrélation inégalités/homicides, l’analyse complète des travaux de Sapolsky et de Jonathan Mijs, ainsi que les données détaillées sur la pauvreté en France sont dans l’article complet : La méritocratie, un mythe puissant qui maintient les inégalités et alimente la violence
