Inégalités en France : les outils existent, la volonté politique manque
La France se présente comme une République fondée sur l’égalité. Pourtant, le dernier rapport du World Inequality Lab dresse un constat sans appel : les instruments pour réduire les inégalités existent, mais le choix politique est de ne pas les utiliser.
Quelles sont les inégalités de revenus en France ?
Les inégalités de revenus en France restent considérables malgré un système redistributif parmi les plus développés au monde. Les 10 % les plus riches détiennent un niveau de vie 3,4 fois supérieur à celui des 10 % les plus modestes. En 2022, 9,1 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 14,4 % de la population — un taux en augmentation sur le long terme.
Mais ce sont les inégalités de patrimoine qui confinent au vertigineux. Les 10 % les plus aisés possèdent au minimum 716 000 euros, quand les 10 % les plus pauvres ne détiennent pas 4 400 euros. La concentration des richesses se renforce d’année en année : en 2021, les 10 % les plus aisés détenaient 47,1 % du patrimoine total, contre 41,3 % en 2010.
La méritocratie est-elle un mythe ? Qu’est-ce qu’une société méritocratique ?
Le principe de la méritocratie repose sur l’idée que chacun peut progresser socialement grâce à son travail et ses talents, indépendamment de ses origines. Une société méritocratique serait celle où la position sociale reflète l’effort individuel, non la naissance.
En France, ce principe est mis à mal par les données. Les adultes ayant grandi dans une famille défavorisée perçoivent en moyenne 1 000 euros de moins par mois que ceux issus d’un milieu favorisé — à caractéristiques égales par ailleurs. Ce n’est pas un écart de mérite : c’est un écart de naissance. La mobilité des revenus est par ailleurs structurellement plus faible en France qu’aux États-Unis, un comble pour la patrie de l’égalité républicaine.
Comment se manifeste la reproduction sociale ? Un exemple concret
La reproduction sociale désigne le mécanisme par lequel les inégalités se transmettent d’une génération à l’autre. Elle se manifeste dès l’enfance, principalement par l’école.
Un exemple concret : là où 75 % des élèves de CP maîtrisent en moyenne la compréhension orale, ils ne sont que 42 % dans les écoles les plus défavorisées. Seuls 19 % des élèves en lycée général sont enfants d’ouvriers, 10 % à l’université, 7 % en classe préparatoire. Le milieu social déterminant les parcours scolaires, l’école — censée redistribuer les cartes — perpétue en réalité les inégalités des chances qu’elle est supposée effacer.
Qu’est-ce que la taxe Zucman ? Qui serait touché ?
La taxe Zucman est une proposition de l’économiste Gabriel Zucman visant à instaurer un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. Elle concernerait environ 1 800 personnes en France — les ultra-riches les plus fortunés.
Son objectif n’est pas de créer un nouvel impôt, mais de corriger une anomalie fiscale documentée : en France, le taux d’imposition global est progressif jusqu’à un certain niveau de revenu, puis devient régressif au sommet. Les milliardaires y contribuent à hauteur de 26-27 % de leurs revenus, quand les Français ordinaires versent près de 50 %. L’optimisation fiscale des grandes fortunes — via des montages juridiques complexes et des armées d’avocats fiscalistes — creuse cet écart. La taxe rapporterait selon ses promoteurs jusqu’à 20 milliards d’euros par an.
Pourquoi les inégalités persistent-elles malgré la redistribution ?
La redistribution française fonctionne sur les revenus du travail. Elle reste impuissante face aux inégalités patrimoniales, qui constituent le véritable moteur des disparités de pouvoir d’achat entre classes sociales. Les patrimoines des plus aisés prospèrent grâce aux revenus du capital, pendant que les salaires réels des plus modestes stagnent sous l’effet de l’inflation.
La vraie réponse est politique. Le rapport du World Inequality Lab le formule clairement : les outils pour réduire les inégalités existent — fiscalité progressive, impôt sur les grandes fortunes, investissement dans les services publics. Mais la volonté politique fait défaut. La taxe Zucman, adoptée à l’Assemblée nationale en février 2025, a été rejetée par le Sénat en juin, puis rejetée à nouveau à l’Assemblée en octobre 2025 lors du budget 2026. Les milliardaires propriétaires de médias français, et leur influence sur le débat public, font partie du diagnostic posé par le rapport.
La question n’est donc pas de savoir si la France peut réduire ses inégalités. C’est de savoir si elle le veut.
Pour lire l’analyse complète avec les données et graphiques, https://prisedeterre.substack.com/p/france-le-choix-politique-de-laisser-les-inegalites-perdurer
