Depuis des décennies, gouvernements et économistes défendent l’idée que croissance économique et réduction des émissions de gaz à effet de serre peuvent aller de pair. Les chiffres racontent une tout autre histoire. En 2024, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont atteint un record historique, comme sept des dix dernières années. Alors, la croissance verte est-elle une solution réelle ou une illusion commode ?
Quel est le principe de la croissance verte ?
La croissance verte repose sur l’idée que le développement économique peut se poursuivre tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre et l’impact environnemental. Son instrument central est le PIB — le produit intérieur brut, défini comme la valeur de tous les biens et services produits dans un pays sur une année. Depuis les Trente Glorieuses, le PIB s’est imposé comme la boussole universelle des politiques publiques : lutte contre le chômage, financement des dépenses sociales, transition écologique — tout est conditionné à sa croissance.
Problème : le PIB mesure la valeur des échanges économiques, pas leur qualité ni leurs effets sur l’environnement. Un embouteillage génère du PIB via la consommation de carburant fossile, tandis qu’un trajet à vélo ou l’entretien bénévole d’une forêt n’en produisent aucun. Ce biais systémique, souligné dès les années 1930 par Simon Kuznets — l’économiste qui a inventé l’outil — n’a jamais été corrigé.
Quel est l’objectif de la croissance verte ?
L’objectif affiché est d’atteindre ce que les économistes appellent le « découplage absolu » : une croissance économique accompagnée d’une baisse effective des émissions de CO2. Les tenants de la croissance verte promettent qu’en innovant suffisamment — énergies renouvelables, efficacité énergétique, technologies propres — il serait possible de continuer à faire croître le PIB tout en réduisant l’empreinte carbone de l’économie mondiale.
La neutralité carbone est attendue pour 2050. D’ici là, les émissions mondiales devront baisser de 90 % et les 10 % restants devront être absorbés par des puits de carbone naturels ou technologiques — ces derniers étant encore très loin d’avoir fait leurs preuves.
La croissance verte est-elle possible ?
Un certain découplage entre croissance économique et émissions de CO2 est bien observable dans plusieurs pays riches. Les États-Unis ont vu leur PIB progresser de plus de 40 % depuis 2005, tandis que leurs émissions globales reculaient d’un peu moins d’un cinquième. Des trajectoires similaires existent en France, en Allemagne ou en Suède. En 2022, le Financial Times notait qu’un tiers des pays de la planète avaient connu au moins cinq années consécutives de découplage absolu entre 1990 et 2020.
Mais ce découplage partiel reste très insuffisant face à l’ampleur des transformations nécessaires. Les émissions mondiales continuent d’augmenter chaque année malgré ces progrès locaux.
Quelles sont les limites et le mythe de la croissance verte ?
Le verdict des scientifiques est sans appel. Dans une analyse publiée fin 2023 dans The Lancet Planetary Health, les chercheurs Jefim Vogel et Jason Hickel ont calculé qu’au rythme actuel de découplage, il faudrait en moyenne 223 ans aux pays riches pour réduire leurs émissions de 95 %. Pour être compatibles avec la cible de 1,5°C de l’Accord de Paris, les taux de découplage devraient être multipliés par dix d’ici 2025 — délai déjà dépassé.
Le GIEC abonde dans le même sens : « le découplage absolu n’est pas suffisant pour éviter de consommer le budget d’émissions de CO2 restant ». Pour tenir les objectifs climatiques, les émissions mondiales doivent baisser de 1,6 milliard de tonnes de CO2 chaque année pendant les 25 prochaines années — soit l’équivalent de la baisse enregistrée lors de la crise Covid, chaque année, pendant un quart de siècle.
Le mythe de la croissance verte tient en grande partie à un outil de mesure défaillant. Le PIB est structurellement aveugle aux dommages environnementaux qu’il génère. Il comptabilise les embouteillages et les marées noires comme des contributions positives à la richesse nationale, tandis qu’il ignore les puits de carbone et les services écosystémiques. Utiliser le PIB pour piloter la transition écologique revient à naviguer avec une boussole qui ne pointe pas vers le nord.
La croissance verte est-elle bénéfique aux pauvres ?
Pas nécessairement — et c’est l’un des arguments les plus solides contre ce modèle. La croissance verte telle qu’elle est pratiquée profite d’abord aux pays et aux ménages riches, qui peuvent investir dans les technologies propres tout en continuant à surconsommer. Un rapport international publié fin 2024 dans la revue BioScience, signé par quatorze chercheurs, appelle à « réduire radicalement la surconsommation et le gaspillage, en particulier chez les riches ».
La voie alternative — la post-croissance — ne signifie pas décroissance généralisée, mais une réduction ciblée des productions et consommations à forte intensité carbone jugées superflues, tout en préservant les besoins essentiels des populations les plus vulnérables. Dans ce modèle, ce sont les riches qui réduisent leur consommation, pas les pauvres.
L’homme est-il responsable du réchauffement climatique ?
Oui, et le lien avec la croissance économique est direct. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre approchent les 55 milliards de tonnes d’équivalent CO2 en 2024 — un record historique, en hausse de 350 millions de tonnes par rapport à l’année précédente. Ce sont les activités économiques humaines — industrie, transport, agriculture, énergie — qui en sont la cause principale, et ce sont précisément ces activités que le PIB mesure et encourage à développer.
Comme le résument les chercheurs : « dans un monde aux ressources limitées, une croissance illimitée est une illusion périlleuse ». Les solutions existent et figurent dans les rapports du GIEC. Elles supposent une remise en cause du PIB comme étalon de la prospérité collective — un changement de paradigme que ni les marchés ni la plupart des gouvernements ne semblent encore prêts à assumer.
Analyse complète avec graphiques et données détaillées :
https://prisedeterre.substack.com/p/la-croissance-verte-le-mythe-des-economistes-et-des-politiques
