Mondialisation malsaine : pourquoi la libre circulation des capitaux creuse les inégalités

On nous avait promis une « mondialisation heureuse » fondée sur une saine destruction créatrice. Quelques décennies plus tard, les classes moyennes des pays développés émergent dans des pays désindustrialisés, les inégalités ont explosé et le capital a pris le large. Voici pourquoi.

Quelles sont les inégalités de la mondialisation ?

La mondialisation repose sur la théorie des avantages comparatifs de Ricardo : en se spécialisant dans ce qu’ils font le mieux, les pays améliorent leur niveau de vie collectif. Les quatre principaux facteurs de la mondialisation sont le libre-échange des biens et services, la libre circulation des capitaux, la délocalisation des productions et l’optimisation fiscale des multinationales. Ensemble, ils devaient conduire à un « tous gagnants ». En pratique, ils ont surtout enrichi une minorité.

Les inégalités de la mondialisation se lisent dans les chiffres. Aux États-Unis, émblème du libre-échange moderne, la moitié la plus pauvre de la population n’a quasiment pas vu ses revenus réels progresser depuis cinquante ans, pendant que ceux des plus riches s’envolaient. En France, depuis 1980, le centile le plus riche a vu ses revenus multipliés par plus de 3 ; la moitié la plus pauvre n’a progressé que d’un tiers. Entre 1950 et 1980, cette même moitié avait vu ses revenus multipliés par cinq — huit fois plus vite. La mondialisation heureuse est un mythe : elle a massivement profilé aux détenteurs du capital.

Les inégalités mondiales sont, elles aussi, vertigineuses. Les pays les plus inégalitaires au monde se concentrent en Amérique latine et en Afrique subsaharienne — des régions intégrées de force dans un système commercial dont elles ne maîtrisent pas les règles. Le continent le plus inégalitaire au monde est l’Afrique, suivie de l’Amérique latine. Un hasard ? Non : leur développement a été structurellement ralenti pour maintenir des coûts de production bas au bénéfice des détenteurs du capital des pays riches.

Que signifie la libre circulation ?

La libre circulation désigne la possibilité pour les biens, les services et les capitaux de se déplacer sans contrainte entre les territoires. La libre circulation des biens, c’est l’absence de droits de douane ou de barrières tarifaires à l’importation. Mais c’est la libre circulation des capitaux qui constitue, selon l’économiste Brad Setser, la source principale d’une mondialisation « malsaine ».

Le mécanisme est simple. Dès lors que capitaux et productions peuvent se déplacer librement, l’intérêt du capital est de fabriquer dans les pays aux coûts les plus bas — où les normes sociales et environnementales sont les moins contraignantes —, de vendre dans les pays aux prix les plus élevés, et de déclarer les bénéfices dans les paradis fiscaux. Les multinationales appliquent cette logique sans retenue, parachevant ainsi l’optimisation fiscale qui prive les États de recettes fiscales légitimes.

L’exemple pharmaceutique américain l’illustre à la perfection. Les États-Unis représentent 40 % du chiffre d’affaires mondial de l’industrie pharmaceutique, avec des prix 3 à 4 fois supérieurs à ceux de la France ou du Japon. Pourtant, leurs principaux fournisseurs sont des filiales installées dans les para­is fiscaux : Caraïbes, Singapour, Irlande, Luxembourg. En 2023, les revenus des investissements américains placés dans les 7 plus grands paradis fiscaux étaient six fois plus élevés que ceux provenant des 7 plus grandes économies mondiales — alors que ces paradis ne représentent que 3 % de l’économie mondiale.

La mondialisation malsaine repose ainsi sur la « persistance des transferts de coûts » : l’évasion fiscale des multinationales leur permet de s’affranchir de la juste taxation des activités rendues possibles par les communs — état de droit, populations éduquées, infrastructures — que les autres contribuables financent seuls.

Pourquoi la Chine domine-t-elle le commerce mondial ?

La Chine est devenue l’usine du monde en proposant dès les années 1990 une main-d’œuvre abondante et bon marché, couplée à un État volontariste pour attirer les investissements étrangers. Sa part dans l’emploi industriel mondial a doublé pendant la première décennie du XXIe siècle, absorbant à elle seule la désindustrialisation accélérée des pays développés.

Aujourd’hui, le rouleau compresseur chinois se relance. Avec un marché intérieur volontairement comprimé — la consommation des ménages représente seulement 37 % du PIB, contre plus de 50 % en Europe —, le pays est structurellement obligé d’écouler son surplus de production à l’extérieur. La croissance des exportations chinoises dépasse 10 % par an, soit trois à quatre fois la moyenne mondiale. La balance commerciale chinoise sur les produits manufacturés frrise les 10 % du PIB.

La Chine élargit sans cesse sa gamme de production. Longtemps cantonnée aux produits bas de gamme, elle s’attaque maintenant à des secteurs où les emplois européens étaient encore préservés : automobile, batteries électriques, machinerie. Les voitures électriques chinoises prennent des parts de marché aux constructeurs européens sur leur propre marché, subventionnées par un État qui maintient délibérément les revenus des travailleurs au plus bas pour rester compétitif. C’est du dumping chinois sur les emplois européens, au nom du maintien du pouvoir d’achat des consommateurs européens.

Le coût social de ce « miracle » est élevé : la moitié la plus pauvre de la population chinoise ne perçoit que 14 % du revenu national — à peine plus que le 1 % le plus riche. Les inégalités en Chine sont aujourd’hui comparables à celles des États-Unis. La compétitivité chinoise se construit sur la dégradation des conditions de vie de sa propre population — et entraîne dans son sillage la moins-disance sociale et environnementale de l’ensemble des pays producteurs concurrents.

Quels sont les risques liés à la délocalisation d’une entreprise ?

Pour le territoire d’origine, les risques liés à la délocalisation sont multiples : perte d’emplois industriels, effritement du tissu de sous-traitants, pression à la baisse sur les salaires des employés restants, réduction des recettes fiscales. La désindustrialisation de la France est la conséquence directe de cette logique : des décennies de délocalisation vers des pays à moindre coût social et environnemental ont vidé les bassins d’emplois industriels, sans que la promesse de « nouveaux emplois plus qualifiés » se concrétise vraiment pour les populations concernées.

La course à la moins-disance sociale et environnementale est l’autre risque systémique : pour conserver leurs emplois, les pays développés sont tentés d’abaisser leurs propres normes sociales, fiscales et environnementales. C’est une spirale descendante dont le dumping social mondialisation est la manière polie de parler.

Quelles sont les entreprises qui relocalisent en France ?

Quelques entreprises ont fait le choix de la relocalisation en France, souvent dans des secteurs où la proximité, la qualité ou la réactivité justifient le surcoût : textile haut de gamme, agroalimentaire, pharmacie critique. Mais ces exemples restent marginaux. La réindustrialisation de la France se heurte à un obstacle structurel : tant que la mondialisation débridée perdure, toute politique industrielle nationale se retrouve confrontée à des concurrents qui jouent avec d’autres règles.

Comme le souligne l’économiste Michael Pettis : en acceptant ce libre-échange décomplexe, les pays importateurs laissent leur politique industrielle être décidée par les pays exportateurs. La concurrence déloyale des pays émergents n’est pas une fatalité : c’est le résultat de choix politiques répétés qui ont privilégié les intérêts des détenteurs du capital sur ceux des travailleurs et des territoires.

👉 Les graphiques sur l’évolution des revenus, des flux de capitaux, des exportations chinoises et l’analyse complète de la mondialisation malsaine sont dans l’article complet : L’impossible réindustrialisation de la France dans une mondialisation débridée

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